La Cartographe des mondes perdus
La carte qui respirait
Le colis était arrivé avec le courrier du matin, ficelé de chanvre, sans nom d'expéditeur. Inès le posa sur la grande table de l'atelier, entre la loupe et le pot de plumes, et Boussole sauta aussitôt dessus pour s'y installer, comme sur tout ce qui sentait le vieux papier.
- Pousse-toi, ma belle. Le musée ne m'a pas confié ses cartes pour que tu les sèches au soleil.
La chatte ne bougea pas d'un poil. Inès dénoua la ficelle, écarta le papier kraft, et déplia lentement le parchemin. Elle avait appris seule, des années durant, à lire ces cartes que plus personne ne savait déchiffrer : les échelles qui mentent, les rivières qui ont changé de lit, les villes dessinées de mémoire par des marins qui n'y avaient jamais mis pied. Un musée lui envoyait désormais les siennes sans même vérifier ses diplômes, et elle en tirait une fierté tranquille, qu'elle ne montrait à personne.
Celle-ci ne ressemblait à aucune autre.
Le vélin était tiède. Les côtes, les montagnes, les forêts hachurées à l'encre brune étaient d'une facture qu'elle ne reconnaissait pas, et pourtant quelque chose la tira en arrière, loin, jusqu'à ses huit ans. Dans l'angle nord-est, une presqu'île en forme de croissant, bordée d'un fleuve en trois bras. Elle connaissait ce fleuve. Elle l'avait dessiné au crayon dans la marge d'un cahier de classe, puis dans la marge de chaque carnet depuis, des centaines de fois, sans jamais le montrer à quiconque.
Elle se pencha. L'encre venait de bouger.
Ce n'était pas un effet de la lumière. Un des trois bras du fleuve s'amincissait, rongé de l'intérieur, pendant que, plus loin, une route de montagne se mettait à pâlir comme une buée sur une vitre. Le parchemin se soulevait et retombait, très doucement, au rythme d'une respiration.
- Inès ? Tu as encore laissé la porte ouverte, il y a un courant d'air à te décoiffer les cartes.
Malo entra en secouant sa veste, comme il entrait partout où elle se trouvait, sans qu'elle l'ait jamais invité et sans qu'elle l'ait jamais regretté. Il s'arrêta net devant la table.
- Elle bouge, dit-il.
- Je sais.
- Les cartes, ça ne bouge pas.





