Ce que le temps a gardé
Le drap sur l'établi
Il y avait de la sciure sur le seuil, comme toujours quand on arrivait à l'atelier. Léa la sentit avant même d'ouvrir la porte : cette odeur de bois frais, un peu sucrée, qui se collait aux manches et aux cheveux et qu'on retrouvait le soir dans le creux de son col.
Au fond du jardin, à Annecy, l'atelier de Papy Jean ressemblait à une petite cabane qui aurait grandi trop vite. La radio, posée sur une étagère entre deux boîtes de vis, grésillait une chanson que personne n'écoutait vraiment mais que personne n'aurait éteinte. Elle n'était jamais éteinte. Même quand Papy Jean n'était pas là, elle parlait toute seule au milieu des rabots.
- Il est où, Papy ? demanda Tom en se haussant sur la pointe des pieds.
- Parti chercher Mamie Denise, répondit Léa. Elle a dit qu'elle voulait voir ce qu'il fabrique avant Noël.
Tom hocha la tête, très sérieux, et fit le tour de l'établi. Il avait huit ans et la ferme conviction que les adultes cachaient toujours quelque chose sous les draps. Celui-ci était vieux, taché de colle et de vernis, jeté sur une forme basse qui ne ressemblait à rien de connu.
- Il a dit de ne pas toucher, rappela Léa.
- Je touche pas. Je regarde.
Il regardait, en effet, de si près que son nez frôlait l'étoffe. Léa, qui avait grandi dans cet atelier à force de vacances, savait ce qu'elle devait dire. Elle savait aussi ce qu'elle avait le droit de faire : prendre le marteau, par le bout du manche, bien au bout, jamais près de la tête, et planter un clou dans la planche d'essai. Papy Jean avait toujours dit que ceux qui tenaient le marteau trop près du fer ne méritaient pas encore de clou. Elle avait attendu longtemps, autrefois, avant d'obtenir ce droit-là.
- Tu vois la planche, là ? dit-elle à Tom. C'est pour les clous. Mais seulement si tu tiens le marteau comme il faut.
- Comme ça ?
- Non. Plus loin. Tout au bout.
Il recula la main, fronça les sourcils, serra les lèvres. Le marteau pesait presque autant que son bras. Il leva son clou, visa, et la porte grinça derrière eux.
Papy Jean se tenait sur le seuil, son bonnet de travers, un sourire qu'il essayait de cacher dans le coin de la bouche. Il regarda le marteau, la main de Tom, la planche, le drap sur l'établi, et son regard s'attarda une seconde de trop sur ce dernier.





