Trente ans, et toutes ses dents
Le dimanche où personne ne devait rien savoir
Le dimanche de ses trente ans, Sarah se réveilla à huit heures vingt avec la certitude absolue d'être en retard pour quelque chose. Elle ne savait pas pour quoi. Elle s'assit dans son lit, les cheveux dressés d'un côté, aplatis de l'autre, et regarda son téléphone avec la gravité d'un général devant une carte.
Trois messages d'Inès.
« Surtout, ne fais rien aujourd'hui. »
« Je dis bien RIEN. »
« Reste chez toi. Je t'aime. Ne sors pas. »
Sarah fronça les sourcils. Quand sa petite sœur écrivait « je t'aime » sans y être poussée, c'était qu'une catastrophe se préparait, et qu'elle en était l'architecte.
Elle se leva, enfila son pyjama à licornes, celui dont la corne gauche pendait depuis la dernière lessive, et alla droit à la cuisine. Un café, voilà ce qu'il lui fallait. Et peut-être, tant qu'elle y était, la télécommande du salon, qui avait disparu la veille avec une discrétion suspecte.
Elle ouvrit le placard. Rien. Le tiroir à couverts. Rien. Le dessus du frigo. Rien. Puis, par une sorte de mémoire du corps, elle s'immobilisa devant le congélateur, posa la main sur la poignée et sourit toute seule.
Quelque part, à vingt ans de là, une petite fille de dix ans cachait la télécommande derrière les petits pois pour que sa sœur de huit ans ne puisse pas choisir le dessin animé.
Elle ouvrit. Les petits pois étaient là, givrés, innocents. Derrière eux, une télécommande, couverte de glace comme une relique.
Son téléphone vibra. C'était Inès, évidemment.
- Tu as trouvé la télécommande ? écrivit-elle.
Sarah regarda l'objet, puis l'écran, puis l'objet de nouveau.
- Comment tu sais qu'elle est dans le congélateur ?





