La maison des Tilleuls
Le rideau de fer
Le rideau de fer de la mercerie grinça comme chaque matin, puis monta d'un coup, avec ce bruit de ferraille qui réveillait la rue. Mamie Odette resta un instant sur le seuil, la main encore posée sur la manivelle, à regarder la vitrine où les bobines de fil formaient un arc-en-ciel un peu penché. Derrière elle, dans la pénombre, Pompon s'étira sur le comptoir, bâilla longuement et prit la place qu'il considérait comme la sienne, juste à côté de la caisse.
- Tu pourrais au moins attendre qu'on ait ouvert pour t'installer, dit-elle au chat.
Pompon ferma les yeux. Il avait gagné.
Ce matin-là, la boutique n'était pas tout à fait comme les autres. Claire et Hugo étaient arrivés avant l'heure, les joues rouges de froid, un sac de victuailles à chaque main, et ils avaient déjà envahi l'arrière-boutique en parlant tous les deux en même temps. Claire cherchait où poser le gâteau. Hugo, lui, avait repéré le tiroir aux boutons et plongeait les doigts dedans avec la gravité d'un chercheur d'or.
- Ne mélange pas les nacrés avec les dorés, dit Mamie Odette sans même se retourner.
- Comment tu sais que c'est moi ? demanda Hugo.
- Parce que Claire, elle, sait que ça ne se fait pas.
Claire sourit sans rien dire, un petit sourire de victoire. Mamie Odette se mit à rire, de ce rire bas qui lui venait par saccades et qu'elle essayait toujours de retenir, comme s'il n'était pas sérieux.
Elle passa derrière le comptoir et sortit de dessous la caisse un grand pot de verre. Le couvercle portait encore l'étiquette écrite de sa main, un peu penchée, l'encre un peu passée : abricots. Elle le posa devant ses petits-enfants et prit dans le tiroir une cuillère en bois, lisse et brunie par les années, dont le manche avait la forme exacte de sa paume.
- Elle est encore là, celle-là, dit Hugo.
- Elle n'est pas près de partir.
Alors Mamie Odette se tut un instant, la cuillère à la main, et son regard glissa vers la fenêtre, vers un été qui n'était pas celui de cette rue. Elle revit la grande cuisine de la maison des Tilleuls, à Chinon, la lumière de l'après-midi qui entrait en biais, et la bassine de cuivre où les abricots cuisaient pendant des heures, doucement, sans jamais qu'on les presse. Elle revit les enfants qui rôdaient autour du fourneau, le nez en l'air, attirés par l'odeur sucrée qui montait jusque dans le jardin. Elle revit surtout le moment où, la confiture enfin prête, on remettait la cuillère en bois au plus patient, au plus sage, à celui qui avait su attendre toute la journée.





