Le Fromage de la Discorde
La cloche vide
Quand Philippe souleva la cloche en verre, il n'y avait plus rien dessous.
Rien, sinon un plateau en bois nu, trois miettes de pain et cette odeur têtue, légèrement chèvre, qui s'accrochait à l'air de la cuisine comme un témoin qui refuse de parler. Philippe resta un long moment immobile, la cloche à la main, comme s'il tenait le couvercle d'un coffre pillé.
- Sylvie, dit-il calmement, il y avait un fromage ici ce matin.
- Il y en avait quatre, répondit Sylvie depuis la porte, un torchon sur l'épaule. Je les ai posés moi-même avant d'aller me changer.
- Quatre, répéta Philippe.
Il reposa la cloche avec précaution. Il avait soixante ans depuis le matin même, et il comptait bien ne pas les fêter dans la confusion. Dans le salon, on avait déjà dressé la table, plié les serviettes, aligné les verres. Lucas devait arriver d'une minute à l'autre, avec le gâteau. Il ne fallait surtout pas que le gâteau croise un mystère.
Philippe fit le tour du plan de travail en s'accroupissant, comme il l'aurait fait devant un étal. Pendant des années, les dimanches matin, il avait arpenté le marché de Rennes en goûtant tous les fromages sans jamais en acheter un seul, et le fromager, un grand homme tranquille au tablier taché, le laissait faire, une petite lamelle au bout du couteau, avec l'air de qui comprend qu'un connaisseur ne se renseigne pas, il se documente. Philippe en avait gardé un flair redoutable. Il reconnaissait un chèvre cendré à dix pas, un morbier à l'oreille.
Il se redressa, le doigt levé.
- Chèvre, murmura-t-il. Et pas du bon : il a bu l'humidité du papier. Quelqu'un l'a emballé à la hâte.
- Philippe, tu ne vas quand même pas mener l'enquête le jour de ton anniversaire.
- Et qui d'autre ? dit-il en haussant les épaules. Faites-moi confiance, je connais un raccourci.
Sylvie leva les yeux au ciel, d'un geste si ancien qu'il en était presque tendre. Elle savait ce que valaient les raccourcis de Philippe : on partait pour dix minutes et l'on revenait à la tombée de la nuit, mais on revenait toujours avec une histoire.





