La dinde est dans le lave-vaisselle
Une cachette parfaite
La dinde reposait sur le plan de travail, dorée, luisante, majestueuse, et Filou la regardait depuis le seuil de la cuisine avec la fixité d'un chasseur de primes.
Nadia l'avait senti dès l'instant où elle avait sorti le plat du four. Un chien, ça ne dit rien. Ça s'assoit, ça penche la tête, ça respire un peu plus fort que d'habitude, et ça attend que vous ayez le dos tourné.
- Non, Filou, dit-elle sans se retourner.
Filou ne bougea pas. Il avait la patience de ceux qui savent que le temps joue pour eux.
Dans le salon, Karim montait le volume de la musique pour couvrir le bruit des enfants. Sonia, du haut de son rôle de grande, distribuait des consignes à ses frère et sœur sur la façon de plier les serviettes en forme de sapin, ce qui ne ressemblait à rien mais qu'elle défendait avec conviction. La sonnette n'allait pas tarder. Nadia jeta un coup d'œil à la pendule, puis à la dinde, puis au chien.
Elle fit alors ce que font les grandes stratèges : elle réfléchit vite.
Le four ? Trop chaud, et Filou savait ouvrir les portes de placard à force de pousser de la truffe. Le balcon ? Il gelait, et un chien affamé n'a pas peur du froid. Le réfrigérateur ? Il l'ouvrait depuis l'automne dernier, avec un art consommé du loquet.
Son regard tomba sur le lave-vaisselle.
Éteint, silencieux, fermé d'un clic, et surtout inaccessible à toute truffe. Une cachette parfaite. Personne n'irait jamais chercher une dinde dans un lave-vaisselle.
Elle souleva le plat, fit coulisser le panier du bas, y installa la volaille avec des égards de maternité, referma la porte et se redressa, les mains sur les hanches. Filou la dévisagea. Elle lui rendit son regard.
- Voilà, dit-elle. Tu peux toujours aller te rhabiller.
C'est ce que Sonia, des années plus tard, aimait raconter en premier : sa mère avait toujours eu cette façon de prononcer les pires décisions avec le calme d'une directrice d'école qui vient de régler un conflit de récréation. Cette même mère qui, tous les mercredis, les embarquait à la piscine de Villeurbanne, les trois enfants à la queue leu leu, les sacs bien rangés, et qui, une fois devant le bassin, s'apercevait avec un petit soupir qu'elle avait oublié les serviettes. Chaque fois. Sans exception. On sortait de l'eau en grelottant, on se séchait avec des pulls, et personne n'osait rien dire, parce qu'elle avait déjà l'air de quelqu'un qui allait tout arranger.





